M. Abdelghani Abdallah, Ambassadeur du Soudan: « La paix en Afrique est un défi collectif à relever par des actions concrètes »

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Ses lettres de créances ont été remises au président de la République du Sénégal le 25 février 2025. Un (1) an après sa prise de fonction diplomatique, l’ambassadeur de la République du Soudan, Son Excellence Abdelghani Elnaim Awadelkarim Abdallah a abordé l’actualité africaine marquée par les défis sécuritaires, la crise au Soudan et les obstacles qui se dressent devant les institutions régionales et sous-régionales, dans le cadre de la résolution des conflits. Le représentant diplomatique soudanais au Sénégal, est également revenu sur la coopération bilatérale porteuse et sur les perspectives qui se dessinent au-delà des bonnes relations diplomatiques entretenues par son pays et le Sénégal.

 

Fruits de la coopération entre Dakar et Khartoum

Les rapports entre le Soudan et le Sénégal sont plus anciens que les relations diplomatiques qui unissent les deux Etats. C’est ce qu’a rappelé l’ambassadeur Son Excellence Abdelghani Elnaim Awadelkarim Abdallah. Il s’agit de rapports historiques, spirituels et même ethniques pour la bonne et simple raison qu’ il y’a un pourcentage significatif de la population qui est d’origine ouest-africaine.

Ces relations s’étendent également dans les domaines culturel et religieux ». Le Soudan et le Sénégal ont noué leur relation diplomatique au lendemain des Indépendances avant l’ouverture de leur Ambassade à Dakar en 1998. Depuis lors, « des actes concrets ont été posés dans le cadre de la coopération bilatérale. Au plan économique par exemple, la compagnie soudanaise de téléphonie Expresso s’est installée au Sénégal, pendant que notre secteur privé intervient dans d’autres domaines comme celui de l’exportation » se félicite le représentant diplomatique. Lequel précise que « le Sénégal attire beaucoup plus  d’entreprises soudanaises qui s’intéressent aux opportunités qu’offre la mise en œuvre du nouveau programme de développement « Vision Sénégal 2050 ». Pour la plupart de ces entreprises, l’offre de services est en adéquation avec les attentes du Sénégal du fait de leurs expériences dans les domaines du pétrole que le Soudan exploite d’ailleurs depuis 1998. Mais aussi dans le secteur des mines, de l’informatique ou encore de l’agrobusiness entre autres. Côté culturel, il faut noter que beaucoup d’étudiants sénégalais ont séjourné au Soudan pour y faire leurs études dans de grandes universités. Malgré la situation difficile qui prévaut dans son pays, « des bourses soudanaises ont été encore allouées cette année à des étudiants sénégalais parce que les campus restent ouverts sous le contrôle de l’armée afin que les cours puissent être dispensés en présentiel ou en ligne ». D’un côté comme de l’autre, le Soudan et le Sénégal affichent la ferme volonté de raffermir leurs relations en consolidant leurs liens de coopération déjà très dynamiques.

Intégration économique et connectivité: Vers la mise en place d’un « pont » entre le Sénégal et le Soudan

Lors de la 2ème Conférence des Ministres des Transports de l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI), tenue en février 2026, des résolutions ont été adoptées, visant à moderniser les infrastructures, incluant le corridor stratégique Dakar – Port Soudan. Cette initiative vise à renforcer l’intégration économique et la connectivité entre les États membres de l’OCI.

L’ambassadeur du Soudan indique que « l’objectif vise à développer des systèmes de transport intégrés, durables et abordables pour améliorer la compétitivité ».

Le projet de corridor relie le Sénégal et le Soudan depuis Dakar jusqu’au Port Soudan, facilitant le commerce transafricain. Une décision qui s’inscrit dans le cadre des efforts de l’OCI afin de combler le déficit d’infrastructures de transport, souvent identifié comme un frein au commerce intra-OCI.

Les États membres sont d’ailleurs encouragés à persévérer dans la mise en œuvre de ces réseaux de transport.

Ces résolutions visent à transformer le transport en moteur de développement économique.

 

Défis sécuritaires en Afrique: « La CEDEAO et l’UA doivent être plus soutenues »

Selon l’ambassadeur Abdelghani Elnaim Awadelkarim Abdallah, « l’Union Africaine et la CEDEAO ont un important rôle à jouer même s’il faut reconnaître que leur mission n’est pas aussi simple ». Face à des crises multiformes, des rébellions et surtout la montée en puissance du Jihadisme, il estime que « les états africains doivent plutôt consentir à plus d’efforts pour la sécurité collective de l’Afrique ». Si l’Alliance des États du Sahel (AES) s’est démarquée en mettant en avant ses propres préoccupations, il n’en demeure pas moins que d’autres pays comme le Soudan traversent également des crises et tensions qui nécessitent une attention particulière de toute la communauté africaine. Cependant, « compte tenu des réalités locales, régionales et internationales, ce ne sera pas une chose aisée. Je pense que financièrement, nous devons davantage renforcer la CEDEAO et l’Union Africaine afin qu’elles puissent jouer pleinement leur rôle avec plus de coudées franches » a-t-il confié.

Le diplomate considère que « l’appui financier de ces organisations africaines devra favoriser l’émergence d’une volonté politique plus affichée au risque de subir continuellement l’ingérence étrangère ».

Il croit savoir que « dans le contexte global, l’heure est au travail et qu’il n’y a plus de place pour les discours et les vœux pieux. Il faut surtout passer aux actes concrets et nous n’avons pas d’autres choix ».

 

Réintégration du Soudan au sein de l’Union Africaine: Appel à un engagement constructif !

M. Abdelghani Elnaim Awadelkarim Abdallah tient à préciser à l’endroit de la communauté internationale que « le Soudan ne se défend pas seulement pour lui-même, mais défend également toute l’Afrique depuis sa porte d’entrée orientale ». Et d’ajouter que « certains cherchent à contrôler la position stratégique de l’Afrique ainsi que ses ressources naturelles et humaines ». Ce qui lui fait dire que « ce qui se passe au Soudan, pourrait se reproduire dans d’autres pays africains. D’où notre appel à un engagement constructif de la part de l’UA, de façon à ce que le Soudan puisse reprendre sa participation aux activités africaines ».

Lors du dernier sommet à Addis-Abeba, un retour à un ordre constitutionnel civil, l’organisation d’élections crédibles, la mise en place d’une transition inclusive avec des autorités civiles ont été posés comme préalables.

Mais, le principal obstacle reste la guerre opposant l’armée régulière aux Forces de Soutien Rapide (FSR).

Le terrorisme auquel le Soudan fait face, a malheureusement causé une fragmentation du territoire, des exactions documentées contre les civils, l’effondrement de l’administration dans plusieurs régions.

Selon le chef de la diplomatie soudanaise au Sénégal « ce qui se passe chez nous, n’est ni un conflit ni un différend. Mais, il s’agit d’une agression brutale perpétrée par des milices qui ciblent les civils, commettent des viols et des vols ». De source digne de foi, ces milices sont armées, financées et approvisionnées depuis l’extérieur de l’Afrique, plus précisément à partir des Émirats Arabes Unis qui, « non seulement leur fournissent des ressources mais font venir également des mercenaires de plusieurs pays dont la Colombie ». C’est d’autant plus vérifiable que tout a été documenté et c’est connu des membres du Conseil de sécurité de l’ONU et des organisations internationales et régionales.

Il est donc peu probable que le gouvernement soudanais puisse satisfaire pleinement aux préalables fixés par l’Union Africaine tant que les exactions des Forces de Soutien Rapide se poursuivent.

À la tribune des Nations Unies, le Premier ministre soudanais Dr Kamil Idris avait présenté le 22 décembre 2025, une initiative de paix émise par le Gouvernement. Son Excellence Abdelghani Elnaim Awadelkarim Abdallah rappelle que cette initiative repose sur le désarmement des milices, la protection des civils et une période de transition devant aboutir à des élections libres et transparentes.

Hemedti, un facteur bloquant de la paix au Soudan

« Il n’existe pas deux forces militaires au Soudan. En réalité, il y’a une armée nationale plus que centenaire et une faction paramilitaire qui s’est rebellée contre l’État et s’est transformée en milice terroriste ». « Cette dernière a déjà commis et continue de commettre des génocides, des crimes de guerre et crimes contre l’humanité comme l’ont documenté les Nations Unies, les organisations internationales spécialisées et les médias reconnus pour leur sérieux » fait noter le diplomate. Malgré les violences souvent exacerbées, l’armée soudanaise contrôle totalement la capitale et a libéré tous les états où la milice s’était implantée. Actuellement, cette milice terroriste n’est présente qu’au Darfour et dans certaines parties du Kordofan, à l’ouest du pays.

Le Gouvernement soudanais jouit d’une légitimité reconnue par la communauté internationale ainsi que les organisations régionales dont le Soudan est membre.

Ce qui fait que la reconnaissance d’un gouvernement parallèle au Soudan n’est pas susceptible de recevoir un large soutien à travers le continent africain, surtout à court et moyen terme. Chaque État africain cherche à s’éloigner de ce chaos artificiellement imposé, conscient qu’il pourrait être le suivant face à la montée des groupes armés illégaux menaçant la souveraineté nationale ou que son territoire devienne une base pour un gouvernement de milices structuré à l’étranger. Cette question de  réintégration reste étroitement liée à l’évolution de la crise politique et sécuritaire actuelle, marquée par des accrochages entre l’armée régulière et les Forces de Soutien Rapide (FSR) dirigées par le général Mohamed Hamdan Dagalo, plus connu sous le nom de Hemedti.

Il faut aussi rappeler que la suspension du Soudan en 2021 par l’Union Africaine ne relevait pas d’un coup d’état. Le président Burhan qui était en fonction depuis 2019, avait procédé à une réorientation du cours de la période de transition. Celle-ci a été réalisée de concert avec M. Abdallah Hamdok, le premier ministre de l’époque qui avait démissionné avant d’être remplacé à la Primature par Dr Kamil Idris.

Dans le même sillage, l’ambassadeur du Soudan accrédité à Dakar a exprimé sa gratitude au Gouvernement et au peuple sénégalais. Notamment au président de la République Bassirou Diomaye Faye, à son premier ministre Ousmane Sonko, au ministre des Affaires Étrangères Cheikh Niang et à l’ensemble du Gouvernement pour leur soutien indéfectible à la souveraineté, à la paix et à l’unité du Soudan.

 

Le rôle limité de l’OCI dans la résolution de la crise au Soudan

Depuis le déclenchement de la guerre civile au Soudan en avril 2023 entre l’armée régulière et les Forces de Soutien Rapide, l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI) dont le Soudan est membre a adopté une posture essentiellement diplomatique, humanitaire et de plaidoyer politique. Toutefois, son rôle est jugé « limité » par rapport à d’autres acteurs tels que l’ONU, l’Union africaine, les États-Unis et l’Arabie saoudite.

Pendant longtemps, l’Organisation de la Conférence Islamique s’est contenté de condamnations et d’appels à la cessation des hostilités

Depuis le début de la guerre, le Secrétariat Général de l’OCI ne cesse d’exprimer « sa profonde préoccupation face à la dégradation de la situation sécuritaire et humanitaire au Soudan ». Elle appelle également les parties belligérantes à cesser immédiatement les combats, à protéger les civils et à privilégier le dialogue politique. Non sans réaffirmer son attachement à la souveraineté, à l’unité et à l’intégrité territoriale du Soudan.

Des prises de position assimilées à des déclarations politiques sans mécanisme contraignant, ce qui limite leur impact. À noter que l’OCI a inscrit la crise soudanaise dans son agenda humanitaire, en encourageant les États membres à accroître l’aide humanitaire au peuple soudanais. Au niveau de ses institutions spécialisées comme le Croissant-Rouge ou les fonds de solidarité islamiques, le mot d’ordre a été lancé en termes d’intervention en faveur des 12 millions de personnes déplacées et autres victimes de la crise.

Cela s’inscrit dans le cadre plus large des résolutions du Conseil des ministres des Affaires étrangères de l’OCI, qui appellent à renforcer les mécanismes d’assistance humanitaire et de coordination avec les agences internationales.

L’OCI n’a pas aussi conduit de médiation directe majeure dans la guerre soudanaise, mais elle soutient les initiatives de paix régionales et internationales.

Mieux, elle encourage une solution politique inclusive dirigée par les Soudanais eux-mêmes.

Or, la médiation internationale dans le conflit soudanais s’est révélée fragmentée et inefficace, avec de nombreux échecs et cessez-le-feu violés à répétition.

Dans ce contexte, elle agit davantage comme une structure d’appui diplomatique que comme acteur de premier plan.

Donc, l’OCI a bien pris position et mobilisé ses instruments humanitaires et diplomatiques, mais elle n’a pas joué un rôle décisif dans la résolution du conflit.

La gestion de la crise reste dominée par d’autres acteurs internationaux et régionaux. En définitive, elle est présente politiquement mais marginale opérationnellement dans la recherche d’une solution au conflit soudanais.